Actions urgentes et long terme pour les populations de Tombouctou et de Gao

Au milieu de l'urgence, le besoin d'un diagnostic complet sur les besoins immédiats et long terme

La rébellion touareg née en janvier 2012 dans le Nord du Mali, a eu pour conséquence l'occupation des villes telles que Gao, Tombouctou, Kidal et une partie de la région de Mopti par des groupes armés. Cette occupation a été suivie par la destruction de tous les services sociaux de base (CSCOM, CSEREF, et hôpitaux), les banques, les magasins de stockage de céréales et même des boutiques privées ont été vandalisées. Par conséquent, les populations sur place n'avaient plus accès aux services sociaux de base, aux céréales et encore moins à la liquidité financière. Elle a occasionné des déplacements importants des populations à l'intérieur du pays, et d'autres vers les pays voisins comme : le Niger, la Mauritanie, l'Algérie et le Burkina Faso.
Cette situation de crise politico-sécuritaire généralisée dans les Régions de Gao, Kidal et Tombouctou a affecté aussi bien les interventions d'ACORD que ses partenaires qui ont été obligés soit de se déplacer ou de se réfugier. Ceci a contraint ACORD à délocaliser sa zone d'intervention au Nord du Mali devenue désormais une zone non sécurisée vers l'Ouest (dans la région de Kayes), où les nombreuses populations agro-astoralies sont aussi fortement touchées par l'insécurité alimentaire. Le Mali avec l'appui de ces partenaires a réinvesti les zones occupées et les populations regagnent leurs zones d'habitation. Aujourd'hui, il est plus que nécessaire, voire impérieux d'assister les populations traumatisées, affaiblies et appauvries par ce conflit. C'est dans ce cadre qu'ACORD Mali a mené une étude diagnostic visant à identifier les besoins prioritaires des populations de la région de Tombouctou (Cercles de Niafunké, Diré, Tombouctou) et de Gao (Cercle de Bourem, Gao, Ansongo).

L'objectif de l'étude était de collecter des informations sur l'état de lieux actuel des deux régions, les risques, les besoins de la population en matière de reconstruction, réhabilitation et de consolidation de la paix, les acteurs cibles, les partenaires actuels et potentiels et leur domaine d'intervention dans le moyen et long terme.

Méthodologie

Méthode participative où tous les acteurs ont été impliqués dans la mise en œuvre de cette étude diagnostic : autorités régionales au niveau de Gao et de Tombouctou, préfets des zones concernées, sous-préfets, maires, populations restées sur place pendant la crise, populations déplacées de retour, certains populations réfugiées de retour volontaire au niveau de leur site, et leaders communautaires. Les personnes interviewées ont été choisies sur les critères suivants : 1. être resté sur place, 2. profession, 3. maitrise d'un domaine d'activité, 4. degré d'influence. Si l'interviewé(e) est trop influent(e), il/elle sera entendue mais comme acteur clé, pour une équité du temps de parole.

Pêcheurs de Bourem lors d'un focus groupe

Au niveau de chaque localité, la mission a procédé à une visite de courtoisie au Préfet et au Maire de la localité. Après elle a rencontré les autorités communautaires du village (Chefs de villages et conseillers, les personnes ressources et les membres des comités de crise). Au cours de cette rencontre, le Coordinateur de l'Etude explique les objectifs de l'enquête, la méthode de choix des personnes à consulter en focus groupes et le principe des acteurs clés. Il procède également à la présentation des enquêteurs. C'est sur la base de ces différents critères que les autorités communautaires constituent les focus groupes et les acteurs clés. En plus ces autorités mettent à la disposition de chaque équipe un guide pour les diriger auprès des personnes ou des groupes désignées. L'Enquête a été menée par un coordinateur de l'étude et 2 équipes de deux personnes chacune.

La mission de terrain a duré  16 Jours et a permis de se rendre au niveau des 6 zones des deux régions (3 par région), afin d'identifier avec les populations les actions à mettre en œuvre. Signalons qu'au préalable des questionnaires avaient été établis pour pouvoir recueillir toutes les informations au niveau des localités concernées. 

Le total des personnes consultées à Gao fut de 333 personnes et 349 dans la région de Tombouctou, soit un total général de 682 personnes sur les deux régions.

Genèse du conflit dans les régions de Gao et de Tombouctou

Après la rébellion Touareg des années 91 au Mali, les dernières années ont été marquées par un certain apaisement, jusqu'à la chute du colonel Mouammar Kadhafi qui a provoqué un retour massif de Touareg d'origine malienne. Ces « vétérans » sont revenus avec leurs armes et des véhicules. Dès lors, tous les « ingrédients » favorables à une reprise de la violence étaient donc réunis. Ainsi, le 16 octobre 2011 le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) se crée, et revendique, l'indépendance de l'Azawad. Après une manifestation, à Kidal, le 1er novembre 2011, le MNLA a entrepris des actions de plus en plus violentes jusqu'à affronter directement et très violemment l'armée malienne à partir du 17 janvier 2012. La situation devient plus confuse et inquiétante avec Ansaar Eddine, un groupe d'inspiration islamiste dirigé par Iyad Ag Ghali, un touareg réputé proche d'AQMI et ayant fréquemment servi d'intermédiaire dans les libérations d'otages avec des remises de rançon.

Après des violents accrochages, la ville de Tessalit tomba aux mains de ces groupes armés, le 30 Mars 2012. Ensuite ville après villes les autres tombèrent. Ce fut la confusion la plus totale plusieurs groupes armés revendiquèrent le territoire. Parmi ces groupes ont peut citer :
1. Le Mouvement National de Libération de l'Azawad (M.N.L.A), mouvement laïc, indépendantiste 
2. Ansar Eddin : le groupe Ansar Eddin ne remet pas en cause l'intégrité territoriale du Mali mais affiche son intention d'imposer la Charia sur l'ensemble du pays 
3. Un troisième groupe armé joue un rôle sans cesse croissant dans l'actuelle rébellion. Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) 
4. Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), s'est lui aussi invité au podium 
5. Le Mouvement Arabe de l'Azawad (MAA), s'est aussi fait parler de lui en facilitant la prise de la ville de Tombouctou
6. Les milices songhay (Ganda Koy et Ganda Izoo) mises en place depuis des années dans la région avec l'assentiment voire le soutien du gouvernement malien se sont retrouvées à Mopti avec l'adhésion de plusieurs d'autres petits groupes.

Dès lors, cette région est devient une zone "sans loi", où tout est permis :
- guerre,
- exactions de toutes sortes,
- menaces de mort
- pillages de biens publics et privés,
- saccages de magasins,
- Intimidation et enlèvement de biens et d'animaux,
- violence physique envers les hommes, les femmes et enfants
- viols 
- arrestations et condamnations extra-judiciaires
- enrôlement d'enfants soldats
- privation de tout droit 
- etc.

Cette rébellion a eu un coût humain évident puisqu'elle a jeté sur les routes et les pistes des milliers de réfugiés et de déplacés dans une situation d'extrême précarité. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), en juillet 2013 on comptait 353,455 déplacés.

La reconquête des régions de Gao et de Tombouctou

A partir de Janvier 2013, les groupes armés qui occupaient le Nord du Mali, décidèrent de poursuivre la conquête du reste du territoire malien en s'attaquant à la ville de Konna le 10 Janvier. Cette attaque a précipité, l'arrivée des troupes alliées aux forces armées maliennes. Ainsi le 11 janvier, les Forces armées maliennes et leurs alliés renversèrent la situation en amorçant la reconquête. Dès lors, jour après jour, ils reconquièrent le reste du territoire qui était occupé par ces groupes armés.
Au cours de l'enquête, les autorités locales, les chefs de services techniques, les acteurs humanitaires rencontrés et les différentes personnes rencontrées estiment que la situation sécuritaire est globalement en amélioration surtout avec le retour des autorités politico-administratives (Préfets, sous-préfets et Maires) et des forces de l'ordre (la Brigade, la police, la protection civile et la garde nationale) et le déploiement des forces de la MISMA/MINUSMA dans les région de Tombouctou et Gao.

Néanmoins, selon ces mêmes personnes des inquiétudes persistent à cause de :
1. la présence des groupes armés du MAA (Mouvement Arabe de l'Azawad) et du MLNA (Mouvement de Libération Nationale de l'Azawad), qui s'affrontent régulièrement dans la zone de Ber (Région de Tombouctou) et le Gourma vers la frontière du Mali avec le Burkina - Faso (Régions de Gao et Tombouctou). Leur présence dans ces zones, affecte les circuits d'approvisionnement des marchés et des villes et trouble la quiétude des paisibles populations qui n'aspirent qu'à vivre en paix et en toute quiétude.
2. L'existence de certains foyers de tension entre les populations Arabes et les Touaregs vers la frontière du Mali avec l'Algérie.
3. La présence de bandits armés vers la frontière du Mali avec la Mauritanie dans la zone de Léré (Commune de Soumpi, Cercle de Niafunké, Région de Tombouctou).
4. L'implication de certains religieux et de fractions entières dans le conflit.

Tendances des mouvements de retour :
Si des populations déplacées ont été identifiées dans l'ensemble des régions du Mali, il a été constaté depuis quelques mois une tendance croissante au retour. Ainsi, il est estimé que 137,422 personnes seraient retournées vers les régions de Gao et Tombouctou (compilation et triangulation des informations fournies par les informateurs clés au niveau des communes et des villages). En particulier, ce sont les zonesest de Gourma-Rharous (28,271 individus) et de Goundam (20,340 individus) qui abriteraient le plus grand nombre de personnes retournées dans la région de Tombouctou. Et A Gao, les zones de Ménaka et de Gao qui connaissent la plus forte concentration de personnes retournées. Il est important de noter que ces premières évaluations représentent avant tout, des tendances qu'il convient de préciser et d'affiner.

Résultats principaux de l'étude

Actions urgents et long terme à mener avec et pour les populations des régions de Gao et de Tombouctou :
1. Sécurité alimentaire 
- Distribution de vivres surtout pour les familles les plus vulnérables parmi les familles qui sont restées sur place et les réfugiés de retour
- Appui en intrants et matériels agricoles
- Distribution de prêts financiers en liquide
- Distribution d'aliments pour le bétail
- Appui à la vaccination des animaux
- Appui en équipements de pêche
- Appui aux actions de déstockage du cheptel
2. Santé
- Appui aux CSCOM et aux CSREF en kits sanitaires
- Appui à la prise en charge des malnutris
- Appui à la prise en charge des malades du SIDA
- Mettre en place des actions d'information et de sensibilisation par rapport au SIDA
3. Hygiène et assainissement
- Appui en kits d'hygiènes
- Appui au traitement de l'eau potable
- Appui à la prise en charge des malnutris du fleuve
- Appui à la mise en place des comités de veille dans les villages riverains le long du fleuve dans le cadre de la lutte contre le choléra, surtout que les districts sanitaires concernés par l'étude sont des districts sanitaires à risque potentiel d'épidémie de choléra (Ansongo, Gao, Bourem, Tombouctou, Diré et Niafunké)
- Réalisation de latrines publiques au niveau communautaire
4. Le dialogue social
Il est nécessaire d'entreprendre des actions tendant à amener les communautés à se parler, à coexister pacifiquement pour trouver une solution au problème de la crise actuelle. Ces actions vont être appuyées par des séances de sensibilisation, d'information au niveau communautaire et intra communautaire, en particulier :
- Mener des activités d'identification des leaders communautaires pouvant aider à la réconciliation 
- Appuyer la mise en place de cadre de concertation permettant d'aider à la réconciliation 
- Mettre en place un système de veille permettant de prévoir et de gérer les conflits 
- Promouvoir des activités d'éducation civique, de cohésion sociale et la culture de la paix
Les résultats de ces actions permettent d'aider et appuyer les actions de la commission nationale de dialogue.
5. Citoyenneté (en plus de tous ceux qui a été cité plus haut)
- Il s'agit de développer des actions qui aboutiront à améliorer la mobilisation des ressources locales
- amener les collectivités locales à rendre compte aux organisations de la société civile
6. Les alliances stratégiques
- Il s'agit de la mise en place d'un cadre de concertation entre tous les partenaires en vue de pouvoir coordonner les actions
- Identifier les actions pouvant être exécutées avec des partenaires ayant les mêmes actions dans un souci de pouvoir satisfaire les besoins des populations
- Se mettre ensemble pour pouvoir couvrir l'ensemble de la zone dans un souci de complémentarité.

Télécharger le tableau des besoins spécifiques des populations de Gao et de Tombouctou

Témoignage du Maire de Soumpi

Monsieur Mohamed Ag Ahmed dit Dofana, Maire de la Commune Rurale de Soumpi, qui était réfugié en Mauritanie avec toutes les communautés de sa fraction. Avec la reconquête, il a rapproché les autorités administratives, les responsables des communautés sédentaires restées sur place et des personnes ressources de la commune et du cercle, ce qui lui a permis de pouvoir revenir sur son site dans un premier temps, et organiser le retour des autres communautés du camp de M'Bera en Mauritanie. Il s'estime heureux et se dit prêt à partager ses expériences avec les autres.

Maire de Soumpi, 2ème en partant de la gauche

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